Relations UE-Russie, sécurité européenne et menace militaire de la Russie contre l'Ukraine (débat)
Monsieur le Président, cher Josep Borrell, l’Ukraine ne veut pas d’une guerre, l’Europe non plus, pas plus que les États-Unis, et je suis profondément convaincue que le peuple russe, lui aussi, veut la paix. Pourtant, plus de 130 000 soldats russes sont massés à la frontière ukrainienne. Des manœuvres russes sans précédent se déroulent en Biélorussie. Des navires russes croisent en mer Noire en nombre tout à fait inhabituel. On nous annonce que des troupes pourraient être retirées; mais dans le même temps l’Ukraine subit de nouvelles cyberattaques et Vladimir Poutine dénonce un prétendu génocide au Donbass, qui n’existe que dans son imagination. C’est Vladimir Poutine, et lui seul, qui menace de recourir à la force. Si une guerre advient, en dépit des efforts diplomatiques d’Emmanuel Macron et d’Olaf Scholz, en dépit de la retenue observée par Volodymyr Zelensky, le président russe en sera le seul responsable et il devra en payer le prix. Il a choisi d’intimider l’Ukraine et de tenter de l’affaiblir non pas parce que l’OTAN le menace, mais pour un motif beaucoup plus profond et qui nous concerne tous. Aujourd’hui, Kiev tourne le dos à la Russie et regarde vers l’Europe. L’Ukraine ne rêve en rien d’un retour vers l’Union soviétique. Ce qui fait rêver l’Ukraine, c’est l’Union européenne. Mes chers collègues, nous sommes le plus grand espoir de l’Ukraine. Je nous appelle solennellement à ne pas la décevoir.
Mise en œuvre de la politique étrangère et de sécurité commune - rapport annuel 2021 - Mise en œuvre de la politique de sécurité et de défense commune - rapport annuel 2021 (débat)
Monsieur le Président, Monsieur le Haut Représentant, en matière de défense, l’année 2021 a en quelque sorte sonné la fin des illusions. L’ordre international, établi sur des règles, a été affaibli, assailli et mis à mal. À l’est, un signal nous a été donné, que la Russie envahisse ou non l’Ukraine. C’est par la menace d’une guerre conventionnelle sur le sol européen que Vladimir Poutine tente d’imposer sa vision du monde et de revenir au temps des sphères d’influence. Autour de la Méditerranée, les conflits en Syrie et en Libye se sont poursuivis sans se résoudre, envenimés par le jeu des puissances régionales, que rien n’arrête – pas même les souffrances des populations. Au Mali, un État défaillant, confronté à des mouvements djihadistes, a choisi de s’en remettre à des mercenaires étrangers pillards et harceleurs et de s’en prendre aux Européens qui tentent de lui venir en aide. En Afghanistan, l’OTAN s’est retirée sur un échec, laissant derrière elle la situation contre laquelle elle était intervenue, au risque d’une tragédie humanitaire. Partout, y compris dans nos sociétés démocratiques, les cyberattaques, les campagnes orchestrées malveillantes de désinformation massive et l’utilisation des flux migratoires à des fins de déstabilisation illustrent l’émergence de la guerre hybride et exigent des réponses nouvelles et fortes. C’est peu dire, en résumé, que l’environnement géopolitique de l’Union européenne s’est assombri. Josep Borrell nous a prévenus, l’Europe est en danger, et il a enjoint à apprendre à parler le langage de la puissance. Cette année, j’ai eu l’honneur de me voir confier le rapport sur la politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne. J’ai voulu tout à la fois dresser un constat de ce que nous avons accompli en commun et porter une voix, celle du Parlement européen, afin d’exprimer nos attentes quant à la boussole stratégique, qui devrait être adoptée prochainement par le Conseil. Sur l’état des lieux de la PSDC, je dirais que nous avons commencé bien des choses sans toujours aller au bout de la logique qui sous-tendrait nos actions. S’agissant des missions et des opérations civiles et militaires de l’Union européenne en dehors de nos frontières, je voudrais tout d’abord saluer l’engagement et le professionnalisme de ceux qui y sont déployés et servent avec honneur, dans des situations souvent difficiles. Ces missions sont nombreuses, utiles, et elles accomplissent de leur mieux les mandats qui leur sont confiés. Pour autant, elles sont souvent limitées dans leur action. Des mandats insuffisamment robustes et flexibles, et une génération de forces souvent lente et incomplète: il y a loin de la coupe aux lèvres entre une décision du Conseil et sa mise en œuvre complète et effective sur le terrain. La mise en place de la facilité européenne pour la paix devrait au moins venir compenser une lacune longtemps constatée: celle qui consiste à former des armées partenaires sans leur fournir d’équipement, au risque de les voir se tourner vers d’autres interlocuteurs pour pourvoir à leurs besoins. Voilà donc un manque en passe d’être comblé. Saluons en particulier le rôle que la facilité peut jouer pour l’Ukraine, en lui apportant un soutien en matériel dont elle a cruellement besoin. Aujourd’hui, l’existence même de nos missions et de nos opérations est parfois remise en question. En RCA, l’omniprésence des mercenaires de Wagner empêche notre mission de remplir son mandat dans des conditions satisfaisantes. Au Mali, les contraintes imposées par la junte au pouvoir sur la présence de troupes européennes et l’arrivée – là encore – des mercenaires de Wagner conduisent nécessairement à reconsidérer le dispositif que nous avons déployé. En Somalie, l’avenir d’Atalanta n’est pas assuré. Face à un monde moins stable et plus dangereux, l’Europe doit sans tarder apporter de nouvelles réponses. La boussole stratégique arrive à point nommé et je salue le caractère tout à la fois ambitieux et pragmatique de la démarche. Ma conviction est claire et elle est forte: en cas de crise, l’Union européenne doit se doter d’une capacité de réaction rapide, susceptible d’être déployée sans délai. Elle doit aussi clarifier les fonctions de commandement et de contrôle des troupes qui agissent en son nom, en veillant à simplifier les structures et non à les empiler. L’objectif doit être celui d’un véritable état-major européen. Quant à savoir si les 27 États membres doivent être à chaque fois associés à la mise en œuvre des opérations militaires de l’Union européenne, il reste sans doute à mieux explorer ce que permettent les traités pour en faire bon usage. En résumé, face aux crises, l’Europe doit agir plus vite et mieux. Venons-en à la guerre hybride qui nous frappe déjà. L’Union européenne dispose d’atouts particuliers pour se défendre contre elle, en alliant ses compétences civiles et militaires et en incitant à la solidarité de tous quand l’un de ses membres est pris pour cible. Il en va de même de la protection des espaces communs ou contestés, maritimes, aériens, spatiaux ou cyber, où l’Union peut conjuguer ses forces pour protéger ses intérêts. L’Union européenne agira chaque fois qu’elle le peut avec ses alliés, en commençant par l’OTAN. Finissons-en avec les querelles sur le sexe des anges et admettons une fois pour toutes que le chaos du monde requiert à la fois une alliance atlantique revigorée et une défense européenne enfin renforcée. Mais nous devrons aussi agir en autonomie chaque fois que cela est nécessaire, car nous ne pouvons pas continuer à attendre d’autres que de nous-mêmes de dessiner et de mettre en œuvre notre sécurité. Tout cela demande moins de temps et de moyens que de volonté politique. J’espère que le vote du rapport sur la PSDC démontrera que notre Parlement n’en manque pas et qu’il encouragera le Conseil à ne pas nous décevoir.
Travail forcé dans l'usine Linglong et manifestations pour la protection de l'environnement en Serbie
Monsieur le Président, à Bor, en Serbie, les routes de la soie sont devenues les routes de la honte. La Chine n’y exploite pas seulement le cuivre au mépris de l’environnement, elle y exploite aussi les hommes au mépris de leur dignité. Un nuage rouge de pollution flotte sur la ville. Un nuage d’opacité aussi, car ceux qui enquêtent sur les investissements chinois en Serbie sont accusés d’aller à l’encontre des intérêts du pays. Mais de quels intérêts s’agit-il lorsque des ouvriers asiatiques viennent à bas coût et dans des conditions déplorables travailler au profit d’une entreprise chinoise qui se comporte en terrain conquis? De quels intérêts s’agit-il lorsque Pékin obtient sans appel d’offres les contrats de construction d’autoroutes, de ponts ou de chemins de fer, lorsque Huawei déploie un millier de caméras à reconnaissance faciale dans les rues de Belgrade? Pouvons-nous rester indifférents alors que la Serbie est au cœur de l’Europe et candidate à l’adhésion à l’Union européenne? Il ne fait aucun doute que nous devons être plus présents dans les Balkans. À ce titre, je me félicite du sommet annoncé pour juin par le président français Emmanuel Macron. Mais il ne fait pas de doute non plus que ce n’est pas en s’alignant sur Pékin et Moscou, contre les intérêts de sa propre population, en méprisant la protection des travailleurs et celle de l’environnement, que le gouvernement serbe fait avancer l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne. Ce message-là, il doit l’entendre... (Le Président retire la parole à l’oratrice)
Situation à la frontière ukrainienne et dans les territoires de l'Ukraine occupés par la Russie (débat)
Madame la Présidente, cela m’attriste de l’entendre et cela m’attriste de le dire, mais en Europe, dans la vie politique française et même dans cet hémicycle, il y a encore, il y a toujours des idiots utiles. Cette expression inventée par Lénine et qui lui a visiblement survécu. En France, Jean-Luc Mélenchon, comme Éric Zemmour, l’extrême gauche comme l’extrême droite, tous deux candidats à l’élection présidentielle, répètent sur l’Ukraine les éléments de langage du Kremlin. Pour eux, il n’y a pas de troupes russes qui se massent à la frontière. Pour eux, la Russie est en droit d’en vouloir à l’OTAN, qui n’aurait pas tenu ses promesses. Pas un mot sur l’annexion de la Crimée, rien sur le Donbass, silence sur les exactions des mercenaires, sur la désinformation massive, aucun respect des aspirations du peuple ukrainien, rien. Dans cet hémicycle, le Rassemblement national nous a habitués à débiter les arguments de Vladimir Poutine avec autant d’empressement que d’enthousiasme. La Crimée? Aucun problème pour Thierry Mariani et ses amis, elle est russe, d’ailleurs ils s’y rendent souvent. Je voudrais donner un conseil à Russia Today: vous pouvez faire des économies et fermer vos bureaux en Europe. Certains politiques européens font parfaitement votre travail à votre place. Un travail de propagande systématique du Kremlin. Et je voudrais dire à l’Ukraine de ne pas s’inquiéter, en tout cas, tant que ces idiots utiles resteront minoritaires en Europe, et ils doivent absolument rester minoritaires. Car nous, la majorité digne de ce Parlement européen, sommes résolument au côté de Kiev, de son aspiration à la démocratie, à l’indépendance, à l’intégrité territoriale. Le temps des impérialismes et des régimes soumis est révolu.
Violations des droits de l'homme commises par des sociétés militaires et de sécurité privées, notamment le groupe Wagner
Madame la Présidente, officiellement, le groupe Wagner n’existe pas. C’est du moins la position du Kremlin. C’est ennuyeux, parce qu’on trouve le groupe Wagner partout où la Russie essaye d’étendre son influence: – en Ukraine, en Syrie, en Libye, en Centrafrique et peut-être un jour – espérons que non, faisons en sorte que non –, au Mali. C’est ennuyeux, parce que les victimes du groupe Wagner, elles, existent bien. Viols, tortures, assassinats, arrestations arbitraires. Notre résolution décrit les atrocités commises par les hommes de Wagner et c’est une litanie de l’horreur. Il faut saluer tous ceux qui enquêtent sur ces crimes, parfois au péril de leur vie. Trois journalistes russes sont morts assassinés en Centrafrique parce qu’ils enquêtaient sur les exactions du groupe Wagner. C’est sans doute pour cela qu’officiellement, à Moscou, le groupe Wagner n’existe pas: pour permettre à la Russie d’échapper à ses responsabilités face à ses crimes. Mais le groupe Wagner ne se contente pas de violer massivement les droits de l’homme. Il prospère sur la détresse des pays où il sévit. Exploitation minière, captation des ressources douanières, il ne recule devant rien pour capter les ressources des pays qui ont eu le malheur de recourir à ce qu’on n’ose pas appeler ses services. Ajoutons à cela des campagnes de désinformation massives, car ce groupe russe ne veut pas seulement intervenir partout où cela lui chante, il veut aussi chasser ceux, et notamment les Européens, qui essayent de stabiliser les pays en crise et de les sortir du chaos, fonds de commerce de ces mercenaires. Alors, je voudrais dire aux autorités maliennes de penser à leur pays, de s’élever au niveau des responsabilités dont elles se sont emparées et de tourner le dos clairement, définitivement, à l’idée de recourir à des mercenaires qui ne feraient qu’ajouter de la violence à la violence sans jamais y mettre un terme. Et je veux saluer notre Union européenne qui a décidé de sanctionner le groupe Wagner et l’enjoindre à agir vite et fort contre ces semeurs de haine et de mort.
Situation en Biélorussie et à sa frontière avec l'Union européenne: conséquences sécuritaires et humanitaires (débat)
Monsieur le Président, ce n’est pas une crise migratoire qui se déroule à la frontière entre la Biélorussie et l’Europe. C’est une entreprise délibérée de manipulation orchestrée par Alexandre Loukachenko pour tenter de nous déstabiliser et de nous diviser. Loukachenko n’est pas seulement un dictateur qui opprime son peuple et qui se maintient au pouvoir de manière illégitime après des élections truquées. C’est un bandit de grand chemin. Il y a quelques mois, il détournait un avion européen entre deux capitales européennes pour kidnapper un jeune blogueur qui avait trouvé refuge en Europe; ne l’oublions pas. Depuis, il organise les tours-opérateurs de la honte. En leur faisant miroiter un avenir hypothétique en Europe, il a attiré des milliers d’Irakiens qui ne savaient pas situer Minsk sur une carte. Il leur a fourni des visas, des vols affrétés spécialement et les a précipités vers les frontières de notre Union en les empêchant de rebrousser chemin. Il n’a certainement pas agi seul. De notre côté, nous avons su rester unis et solidaires des pays qui prenaient de front cette attaque hybride et que nous ne pouvons pas laisser seuls. Rappelons-nous ce que disait Loukachenko il y a quelques mois: je vous enverrai des migrants, puis je vous enverrai de la drogue, puis je vous enverrai la mafia. Mais la mafia, c’est lui et ses complices dans cette entreprise d’un cynisme inouï. Nous n’avons aucune raison de céder à ce maître-chanteur. Aucune. Nous devons apprendre à nous prémunir des attaques hybrides de cette guerre low cost et sans moyens militaires, qui n’en est pas moins une guerre que des régimes autoritaires mènent contre l’Europe. Pour ces régimes, tous les coups sont permis. Manipulation de l’information, cyberattaque, financement souterrain de politiciens complices et maintenant trafic d’êtres humains. À ces attaques, nous répondrons dans le respect du droit, parce que ce sont nos valeurs, mais nous répondrons, parce que c’est notre droit.
Madame la Présidente, aujourd’hui c’est l’automne de la démocratie en Tunisie et, pourtant, il est loin le printemps, celui de la révolution de jasmin. Pourtant, dix ans seulement se sont écoulés. Aujourd’hui, le Parlement tunisien est suspendu. Le président Kaïs Saïed décide seul de plus en plus de choses. De plus en plus seul. Alors, bien sûr, nous nous élevons, nous déplorons, nous regrettons. Nous condamnons ce que nous voyons et que nous ne comprenons pas. Mais où étions-nous? Où était l’Union européenne lorsque le Parlement tunisien virait à la pétaudière, bagarre dans l’hémicycle incluse? Que disions-nous quand, il y a tout juste un an, un député islamiste tunisien justifiait la décapitation d’un professeur français, Samuel Paty, au prétexte qu’il aurait blasphémé? Au peuple tunisien, si courageux et si déboussolé, à la société civile tunisienne, si active et si déterminée, aux jeunes Tunisiens, qui votent avec leurs pieds en tentant de traverser la Méditerranée au péril de leur vie, nous donnons beaucoup de leçons, mais nous n’avons pas encore trouvé le moyen de leur donner ce qui leur manque le plus: l’espoir.
Monsieur le Président, Monsieur le Haut représentant, dans son rapport aux États-Unis, l’Europe des 27 ressemble trop souvent aux trois petits singes de la tradition chinoise. Surtout, ne rien entendre quand trois présidents américains d’affilée, Barack Obama, Donald Trump et Joe Biden, nous parlent de pivot vers l’Asie. Surtout, ne rien voir quand les États-Unis quittent l’Afghanistan parce qu’ils sont fatigués d’être le gendarme du monde. Surtout ne rien dire lorsque Washington rudoie ses alliés européens, de peur qu’il les rudoie encore davantage ou, pire, qu’il s’en désintéresse. Pourtant, ces dernières semaines, l’Europe a su faire entendre sa voix. Après Kaboul, pour en tirer les leçons et avancer vers une défense européenne, comme l’a proposé la présidente de la Commission ici même, mais aussi après la mauvaise manière faite par l’Australie et les États-Unis, non seulement à la France, mais aussi à l’Europe tout entière. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est renforcer le pilier européen de l’OTAN et construire une défense européenne crédible. Les États-Unis s’y disent désormais favorables. À nous de cesser de fermer les yeux et de boucher nos oreilles.
Madame la Présidente, chers collègues, combien d’entre nous ont eu leur téléphone, oui, le leur, infecté par le logiciel Pegasus? Parce que ce dont nous parlons, ça n’arrive pas qu’aux autres, et l’espionnage, ce n’est pas seulement dans les films et dans les séries télé. Si le scandale Pegasus a un mérite, c’est, chers collègues, de nous faire prendre conscience des enjeux de sécurité et de lutte contre les ingérences étrangères qui nous concernent tous. Cette année, ce Parlement – notre Parlement –, a été la cible d’au moins une cyberattaque sérieuse et massive. Cette année, la presse a rapporté qu’au moins une collaboratrice d’un de nos groupes politiques avait des liens avérés avec la Russie. Cette année, plusieurs parlementaires ont été sanctionnés pour s’être prêtés à des simulacres de missions officielles auprès de régimes pour le moins controversés. Deux fois, j’ai saisi le Président de notre Parlement pour lui demander de travailler sérieusement à la mise en place de moyens suffisants et à l’encouragement d’une véritable culture de sécurité dans ce Parlement. J’attends encore sa réponse. Je crois pourtant qu’elle ne peut plus attendre.
Madame la Présidente, une minute pour parler de la Chine, l’organisation de nos débats frise le surréalisme – Joseph Borrell l’a noté tout à l’heure et il a raison. Je vais donc éviter les propos généraux et me concentrer sur un point précis, celui de la présence de la Chine dans les universités et la recherche européenne. Dans ce domaine comme dans d’autres, notre naïveté laisse sans voix. Nous n’avons pas prêté assez attention aux secteurs stratégiques, souvent dans la zone grise entre le civil et le militaire, dans lesquels la coopération scientifique avec la Chine foisonne. Nous avons laissé les instituts Confucius se multiplier et dicter, là où ils s’implantent, les sujets de recherche autorisés et ceux qui sont interdits lorsqu’il s’agit de la Chine. Nous ignorons qui sont les chercheurs européens que Pékin a convaincus de travailler pour la recherche chinoise et les conditions dans lesquelles ils mettent leurs savoirs au service d’un pays et souvent d’une armée, l’Armée populaire de libération, dont les ambitions devraient nous inquiéter. En résumé, nous avons accepté sans réagir une dépendance croissante de nos universités aux coopérations avec la Chine, au risque d’un pillage de nos savoirs et d’une censure chinoise dans notre recherche. Il est temps d’imposer la transparence là où règne l’opacité, de ne plus laisser nos universités faire n’importe quoi en ordre dispersé et de construire une véritable stratégie de souveraineté scientifique de l’Europe.
Madame la Présidente, défaite, déroute, débandade; pour une fois, face à une crise – celle du retrait américain d’Afghanistan et de la victoire des talibans –, ce ne sont pas les mots qui manquent. Mais comme toujours face à une crise, ce sont toujours les mêmes états d’âme. D’abord la sidération, ensuite, la colère, et puis vient le déni. Le déni, c’est refuser de voir que l’OTAN a échoué dans sa mission la plus ambitieuse. C’est refuser d’entendre les États-Unis, qui nous disent depuis trois présidents qu’ils sont fatigués d’être le gendarme du monde. Et c’est refuser d’admettre qu’il nous faut bâtir sans délai une véritable défense européenne. Nous n’avons pas pris part à la décision de retrait américaine ni à sa mise en œuvre. Nous n’avons pas pu mettre en place de manière autonome un pont aérien pour l’évacuation de nos ressortissants et des Afghans les plus menacés. Nous n’avons pas pu imposer une zone humanitaire sûre à Kaboul. Que nous faut-il de plus pour réagir et pour agir? S’il est vrai que l’Europe avance grâce aux crises, alors gageons que la défense européenne a aujourd’hui toutes les raisons d’avancer.
Monsieur le Président, Viktor Orbán et Carrie Lam ont deux points en commun: ils ne savent pas dire non à Pékin et ils détestent la presse libre. Reporters sans frontières vient d’ailleurs de les distinguer parmi les dirigeants mondiaux qui s’en prennent le plus aux journalistes. Ce n’est donc pas un hasard si le premier ministre hongrois a volé au secours de la dirigeante de Hong Kong et empêché l’Union européenne d’ouvrir ses portes aux démocrates hongkongais qui fuient une répression devenue systématique. Ce n’est pas un hasard, mais c’est une honte. Vingt-six États européens étaient prêts à lancer une bouée de sauvetage aux journalistes et aux militants que les dirigeants de Hong Kong veulent réduire au silence en les accueillant dans l’Union européenne. Mais Viktor Orbán veillait et il a dit non. Les démocrates de Hong Kong, l’Australie, le Canada et notre voisin, le Royaume-Uni, sauront les accueillir, mais pas nous. Il est temps de changer nos règles et d’abandonner la règle de l’unanimité en politique étrangère. Il est temps de demander des comptes à Viktor Orbán sur son combat acharné contre les libertés.
Ingérence étrangère dans les processus démocratiques (débat)
Madame la Présidente, Monsieur le Haut représentant, j’ai une question à vous poser. Sommes-nous encore vraiment en paix quand la désinformation déferle chaque jour sur l’Europe, quand les cyberattaques se succèdent, quand, dans ce Parlement même, certains élus faussement patriotes récitent la propagande de Moscou ou de Pékin sans en changer une virgule? On doit se rendre à l’évidence: nos démocraties sont harcelées par des régimes autoritaires qui ne supportent pas ce que représente l’Europe – un espace unique de liberté, de prospérité et de solidarité. Alors, si nous sommes d’accord sur le constat, j’ai une autre question à vous poser, Monsieur le Haut représentant: face aux attaques contre nos démocraties, quel est votre plan de bataille pour exposer l’ampleur de la désinformation importée? Et en paraphrasant Staline: l’Europe, combien de divisions? Pour contrer les cyberattaques, comment proposez-vous d’organiser la solidarité entre les États membres, cette solidarité que permettent les traités européens? Comment comptez-vous imposer des représailles à ceux qui harcèlent nos démocraties et se livrent pour le moment à une guerre low cost? Monsieur le Haut représentant, ne nous dites pas ce que vous faites déjà, car nous le savons, nous l’apprécions, mais nous sommes convaincus qu’il faut faire plus. Si c’est une question de moyens humains et matériels, dites-le-nous; si c’est une question d’outils juridiques, dites-le-nous. Ce Parlement sert à cela, et ce Parlement, en tout cas l’écrasante majorité de ses membres, a pour première mission de protéger nos démocraties.