15
Sept
2021
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État de l'Union (débat)
Madame la Présidente, chers collègues, l’été qui s’achève place l’Union européenne face à ses responsabilités sur deux plans majeurs. Le premier, c’est notre reconversion écologique: d’un bout à l’autre de la planète, les catastrophes climatiques nous rappellent qu’il y a urgence. Et ce que le rapport du GIEC dit, la nature le confirme. De toutes les hypothèses envisagées, c’est bien la version la plus grave du bouleversement climatique qui est à l’œuvre. Pas en 2050, aujourd’hui. Et pas seulement au bout du monde, ici, chez nous. Face à ce défi existentiel, pour reprendre vos mots, Madame la Présidente, nous ne pouvons plus nous défausser sur les générations futures. La réponse à l’urgence nous incombe à nous, la génération qui, ici et maintenant, détient les leviers du pouvoir politique et économique. Accélérer la mise en œuvre, relever le niveau d’ambition, mettre en cohérence nos objectifs et les moyens qui les servent. Plus vite, plus haut, plus fort: il est temps d’appliquer la devise olympique à nos efforts pour sauver le climat. La proposition d’une politique agricole commune, sourde et aveugle aux enjeux sociaux, climatiques et de biodiversité est donc le parfait exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Chers collègues, un sursaut est encore possible. Do the right thing, vote this CAP down. Quant au paquet législatif «Fit for 55» visant la neutralité carbone, il faut l’accélérer et en relever l’ambition. Pourquoi donc attendre 2032, oui, 2032 pour taxer le kérosène? Et pourquoi ne pas donner pour objectif que dès 2030, les renouvelables représentent la moitié de nos énergies? Mais surtout, Madame la Présidente, comment expliquer que les énergies fossiles bénéficient encore et toujours chaque année de dizaines de milliards d’euros de subsides publics? Le Parlement s’est positionné pour l’arrêt total et immédiat de ces subsides, mais la Commission fait dans la demi-mesure avec une sortie progressive étalée sur dix à quinze ans. Madame la Présidente, vous avez toutes les cartes en main pour mettre fin à ce scandale. C’est la crédibilité du pacte vert qui est en jeu. Je rappelle aussi que la transition écologique ne peut être que solidaire. Produire durable et juste coûte plus cher. Il faut donc transformer nos systèmes fiscaux et sociaux pour que chacune et chacun puisse se payer de quoi vivre dignement. Et là, les leviers sont largement aux mains des États membres. Mais il est de la responsabilité de la Commission et de l’Union européenne de les libérer de l’infernale concurrence sociale et fiscale afin qu’ils se donnent les moyens de cette transformation. C’est particulièrement vrai sur le front de la taxation des multinationales et, comme même le FMI le dit, de celle du capital. Un mot encore à celles et ceux qui renâclent à l’action climatique au motif qu’elle se ferait au détriment de notre économie et de nos emplois. De deux choses l’une: soit nous échouons et il n’y aura tout simplement plus d’économie parce que la planète sera devenue inhabitable aux humains, soit nous réussissons et il est alors vital, absolument vital, que l’Union européenne soit à la pointe de la transition, parce que c’est là que se trouve le cœur de notre compétitivité à venir. À défaut, nous en serons réduits à acquérir les solutions vertes au reste du monde. Après avoir perdu le leadership dans le domaine numérique, l’Union européenne ne peut se permettre de rater la révolution verte. J’en viens alors au second enjeu majeur: faire de l’Union européenne un acteur géopolitique à la hauteur de ses capacités et de ses ambitions. Après les humiliations subies à Moscou, à Ankara et, de manière à peine plus subtile, de la part de Pékin, c’est de Washington qu’est venu l’ultime affront. Le désastre afghan provoqué par le retrait unilatéral américain a démontré une fois de plus l’impuissance européenne. Comme vous, Madame la Présidente, mes pensées vont d’abord aux Afghans, et en particulier aux Afghanes, qui subissent la guerre depuis deux générations et se retrouvent à nouveau sous la férule du fondamentalisme islamiste. Elles vont aussi à tous nos concitoyens envoyés sur place, en uniforme ou non, qui ont payé de leur vie ou de leur santé le manque de vision stratégique de leurs dirigeants. Que ce désastre soit au moins pour nous l’occasion d’un sursaut, car l’Union européenne peut être un acteur géopolitique de poids, mais elle doit alors s’en donner les moyens. S’en donner les moyens, c’est d’abord choisir le partage de la souveraineté. Ce n’est qu’en unissant nos visions et nos moyens que nous, les Européens, pouvons exercer une influence hors de nos frontières. Individuellement, nos États, même les plus grands d’entre eux, restent des nains face aux autres grandes puissances. Et ceci vaut tant sur le plan politique que sur le plan militaire. S’en donner les moyens, c’est revoir nos priorités économiques et renforcer notre autonomie. Tant que l’Union placera ses approvisionnements, en particulier énergétiques, et ses intérêts mercantilistes au sommet de ses priorités, nous resterons pieds et poings liés face à nos fournisseurs et à nos clients. Et croyez-moi, Vladimir Poutine et Xi Jinping ne le savent que trop bien. S’en donner les moyens, c’est renforcer notre statut de puissance normative, notamment dans le secteur numérique. Loin du capitalisme de surveillance à la sauce américaine et de l’État surveillant à la sauce chinoise, construisons un modèle européen qui met la technologie au service des humains au lieu de les asservir. S’en donner les moyens, c’est savoir aussi investir à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières pour que ni nos États membres ni nos partenaires se sentant délaissés par l’Union n’aient d’autre choix que de céder aux avances intéressées de nos rivaux stratégiques. S’en donner les moyens, c’est assumer pleinement notre devoir d’exemplarité: comment défendre et promouvoir les droits humains, la démocratie et l’état de droit si nous sommes incapables de les faire respecter au sein même de l’Union européenne? Comment obtenir du reste du monde des engagements climatiques suffisants si nos efforts ne sont pas à la hauteur de nos responsabilités historiques? Enfin, s’en donner les moyens, c’est choisir l’accueil et la dignité humaine. Alors, bien sûr, l’Union européenne n’est pas la seule responsable du fait que 85 millions de personnes soient aujourd’hui déplacées de force dans le monde. Mais qui ici osera dire que nous n’avons aucune responsabilité dans le changement climatique, dans l’épuisement des ressources, dans le maintien au pouvoir d’un régime oppressif ou dans les conflits armés dans le monde? À ce titre, je suis scandalisé, scandalisé qu’une semaine à peine avant la chute de Kaboul, six États membres, dont le mien, aient eu l’indécence abjecte d’insister sur la poursuite des expulsions vers l’Afghanistan. Scandalisé qu’aujourd’hui encore, bien loin de se tenir aux côtés des Afghans, Madame la Présidente, le souci seul et unique des 27 États membres soit de faire en sorte qu’aucun demandeur d’asile afghan ne pose ne serait-ce qu’un orteil sur le territoire de l’Union. Non seulement les États membres foulent aux pieds nos valeurs fondamentales, mais ils mettent l’Union à la merci d’autocrates comme Erdoğan. Je vous le dis, jamais, jamais une Europe forteresse ne sera un acteur géopolitique respecté. Madame la Présidente, chers collègues, au temps du Brexit, nous avons constamment rappelé au gouvernement britannique qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Il est grand temps pour nous, Européens, de nous appliquer à nous-mêmes ce bon sens populaire. Être leader de la transition énergétique, écologique et solidaire et un acteur respecté et influent dans le monde est à notre portée, à condition de vouloir se retrousser les manches pour nous en donner les moyens.